« C'est une grande chose d'avoir, au sein même de l'Église catholique, la foi dans son intégrité »
-Saint Augustin

« L'ignorance est notre pire ennemi. »
-Saint Pie X

« La vérité vous rendra libre »
-Jean 8, 32

lundi 27 juin 2016

Père Onésime Lacouture - 2-16 - Jésus au désert


QUINZIÈME INSTRUCTION

JÉSUS AU DÉSERT.

«Jésus, rempli du St-Esprit, sortit du Jourdain et il fut poussé par l’Esprit dans le désert.  Il y resta quarante jours et il fut tenté par le diable.  Il ne mangea rien pendant tout ce temps-là.» L. 4

Plan Remarque: (Pénitence concrète.  (L’isolement.  (L’ennui.  Pénitence de Jésus: (Le jeûne.  (La prière.  (Plaisirs sensibles.  (Les tentations: (Ambition.  (Vaine gloire.  

REMARQUE Jésus ne fait pas de l’intellectualisme; il ne se contente pas de discourir sur les vertus «en soi», comme tant de nos savants professeurs-philosophes, le prêchent.  Jésus va pratiquer ce qu’il prêchera plus tard; quand il dira au monde qu’il faut faire pénitence.  Les fidèles n’auront qu’à examiner ce qu’il a fait lui-même pour savoir ce qu’il faut faire.

Ce n’est pas Jésus qui distinguerait entre la pénitence intérieure et la pénitence extérieure pour faire éviter les deux!  On voit un prédicateur qui prêche que l’essence de la pénitence est dans la pénitence intérieure et il insiste tellement que les gens concluent que la pénitence extérieure est inutile.  Cette distinction est vraie, mais n’existe que dans les idées au point de vue formel.  Ceux qui font cette division sont des philosophes, qui parlent «in se» mais ne sont pas théologiens pour un sou!  S’ils l’étaient, ils parleraient de la pénitence dans le coeur et là elle comprend les deux sortes.  Quand le coeur est brisé de douleur d’avoir offensé Dieu il expie non seulement par les larmes, mais par des actes concrets de mortification; il venge Dieu en se faisant souffrir d’une façon ou d’une autre pour expier les jouissances illicites qu’il a prises.  L’Eglise nous transmet par l’inspiration du St-Esprit, le crucifix où Jésus est attaché à la croix pour montrer que tout chrétien doit aussi être attaché à la croix tous les jours.  Cela ne veut pas dire seulement la pénitence intérieure, mais les deux ensemble.  Qu’on nous laisse donc la paix avec cette distinction.  Elle est savante, mais pas du tout pratique et très dangereuse dans les mains des philosophes, qui en font ressortir une aux dépens de l’autre de façon que les fidèles les mettent de côté toutes les deux.  Jésus parlera avec conviction et sincérité quand il recommandera la pénitence, parce qu’elle entre dans sa vie; quand il la prêche, il prêche ce qu’il vit, il prêche donc du coeur et ses paroles vont au coeur.  Les fidèles ont un instinct spécial pour découvrir celui qui parle de la tête seulement et qui ne pratique pas ce qu’il prêche, et celui que parle du coeur et qui pratique ce qu’il recommande aux autres.  Or combien d’acteurs chez les prêtres?  Combien prêchent une religion et vivent selon leur philosophie de païen que se réduit à la loi naturelle!  Dès que les fidèles s’ennuient en écoutant un prédicateur c’est qu’il parle en philosophe et qu’il fait simplement des expositions de dogme abstraites et «in se»; ce n’est pas là le champ d’opération du St-Esprit; comme il se tient à l’écart, les gens ne goûtent rien à cette philosophie… et ils s’ennuient.  Au lieu de blâmer leur insouciance en fait de religion, que ce prédicateur dise son «mea culpa»!  C’est lui qui ne donne plus la parole du Maître et les brebis ne l’entendent pas et ne le suivent pas.  La plupart de ces prédicateurs philosophes sentent le besoin de raccourcir Leurs sermons.  Mais ce n’est pas là le remède; ce n’est pas la longueur qui fatigue, c’est la qualité.  Une pincée de brin de scie est aussi indigeste pour moi qu’une pleine poche!  Un prédicateur qui ne parle que cinq minutes de ce qu’il ne vit pas m’embête pour cinq minutes et on les compte par milliers dans le clergé!  les deux clergés!  St Grignon de M.  dit qu’à peine en trouve-t-on un sur mille et il ajoute que ce serait vrai de dire un sur dix mille!  Quelle perfide ivraie dans l’Eglise que cette philosophie diabolique parce qu’on veut la faire passer pour de la théologie, quand elle est du pur paganisme cent pour cent!  Voilà le plus grand mal dans l’Eglise!

Comment gagner ces prêtres philosophes à méditer dans le but de reproduire la pénitence de Jésus?  En tout cas nous allons montrer autant que possible cette pénitence dans le concret… et que chacun le fasse en vue de pratiquer lui-même comme il voit Jésus le faire.

PÉNITENCE DE JÉSUS

Nous allons nous arrêter seulement aux principaux éléments qui constituent cette pénitence et que nous trouvons pénible.

L’isolement.  L’Evangile dit qu’aussitôt que l’Esprit vint en Jésus, il le poussa au désert, dans la solitude, loin du monde, de ses bruits et de ses plaisirs.  L’amour divin veut nous montrer qu’il exige la destruction de notre amour naturel pour les créatures.  Cet amour est encore le plus facile à détruire des deux amours naturels que nous avons.  L’autre est l’amour de soi, autrement difficile à extirper de notre coeur.  Il est évident que Jésus n’avait pas besoin de cet isolement pour se détacher des créatures, mais il voulait nous donner l’exemple afin que nous marchions sur ses traces.  Ceux qui veulent suivre l’Esprit Saint sont donc tenus par leur vocation surnaturelle de fuir le plus possible les plaisirs des créatures.  Comme dit St.  Thomas on s’approche d’autant plus de Dieu qu’on s’éloigne plus des créatures.  L’affection aux créatures est opposée à l’affection de Dieu.  On voit dans la vie des Saints, comme ici pour Jésus quand Dieu veut les sanctifier, il les retire du milieu du monde, il les isole d’une façon ou d’une autre pour que leur coeur soit tout pour lui selon son premier commandement.  Les Saints avaient la hantise des déserts pour être loin des bruits de la terre et mieux goûter Dieu dans la solitude.  Dieu dit par le prophète Osée à l’âme: «Je te conduirai dans la solitude et là je parlerai à ton coeur.» C’est que l’amour de Dieu est exclusif, il veut être seul à posséder nos coeurs.  Quand il choisit Abraham, Dieu lui dit: «Quitte ton pays.» Isaac aimait à aller méditer dans la campagne après le souper.  Jacob vécut vingt ans en exil.  Ezéchiel se promenait solitaire sur les bords du fleuve Chobar quand le St.  Esprit en fit son prophète.  Daniel se promenait sur les bords du Tigre quand il eut sa fameuse vision, concernant la venue du Messie.  Judith passait ses journées seule dans sa chambre haute à prier et Dieu la choisit pour sauver son peuple.  On sait que les solitudes d’Egypte et de la Palestine se remplirent d’ermites qui voulaient goûter Dieu dans leur coeur.

C’est donc le mépris concret que Jésus prêchera et que les apôtres suivront dans leurs prédications; «N’aimez pas le monde ni ce qui est dans le monde; si quelqu’un aime le monde, la charité du Père n’est pas en lui.» Voilà l’esprit du christianisme.  On peut juger maintenant quel esprit pousse les prêtres à se lancer dans les amusements et à en organiser pour les fidèles et qui ont le front de dire que c’est pour les améliorer devant Dieu!  Quel aveuglement!  Quelle ignorance de l’esprit de Jésus.  Il est évident que ces prêtres n’ont pas médité la vie de Jésus pour en vivre.  Ils l’ont parcourue en philosophes seulement pour savoir les grandes lignes afin d’en parler, mais pas pour en vivre.  Que les fidèles apprennent donc à rester chez-eux, à éviter les foules, les soirées, les réunions tapageuses pour s’amuser.  On va dire que c’est plat.  Oui, pour ceux dont le coeur est dans les créatures!  Une raison de plus de s’isoler pour détruire cet amour des créatures.  Ceux des villes pourraient aller souvent visiter Jésus au tabernacle; ils ne seront pas dérangés par les autres; les églises sont ordinairement vides!  Ceux qui demeurent trop loin peuvent se retirer dans leur chambre pour converser avec Dieu et y prier.  Judith le faisait habituellement avant la venue de J.C., des chrétiens devraient être capables de le faire aussi souvent que leurs loisirs le leur permettent.  En tout cas qu’ils commencent par en prendre l’esprit puis ensuite dans le concret ils feront ce qu’ils pourront avec la grâce de Dieu.  Que tous les fidèles sachent aussi que l’esprit du monde qui les fait rechercher le plus possible les plaisirs et les foules vient de Satan qui veut les amuser sur les échantillons pour qu’ils oublient la réalité: Dieu.  Tous ceux qui encouragent les plaisirs avec les échantillons éloignent d’autant les fidèles de J.C.  Le fait que c’est difficile d’intéresser les gens aux choses de Dieu ne diminue pas son absolue nécessité de le prêcher et de le pratiquer.  Ces chrétiens qui se passionnent pour les sports montrent qu’ils ne comprennent pas le plan divin et qu’ils oublient leur destinée surnaturelle.  Ils ne connaissent pas la base du Christianisme qui est de renoncer au créé pour n’aimer que l’Incréé.  On suit Jésus qu’en autant qu’on se renonce et donc qu’on renonce aux plaisirs qu’on aime.  La preuve que cette affection est contraire aux choses de Dieu, qu’on me trouve un prêtre, un religieux ou un fidèle qui vient d’assister à une partie de balle et qui passe à l’église ou à la chapelle pour une heure d’adoration devant le S.S., ou qui prend un livre spirituel, ou qui va voir les pauvres, ou les malades, ou qui va prendre la discipline ou s’imposer quelque mortification!  Jamais de la vie!  Mais après cette jouissance de païen, une autre jouissance suivra!  On allume une cigarette, on prend un verre de bière, on prend une collation, ou….  continue de satisfaire son païen!

L’ennui mérite une mention spéciale.  C’est la première épreuve de l’exil ou de l’isolement.  Le coeur est encore aux choses du monde et sentir le vide de ce qu’on aimait est très pénible pour les premières fois.  On sent son âme se liquéfier et des flots de larmes insoupçonnées surgissent du fond de l’être.  Un abîme se creuse autour du pauvre exilé et il lui semble qu’il va s’y engouffrer.  Et la tentation vient tout de suite de retourner au monde et à ses plaisirs si on ne veut pas devenir fou complètement!  Une voix crie dans l’intérieur: Fais donc comme les autres!  Ils sont aussi bons que toi, sans ces excentricités!  C’est une lutte terrible entre l’affection des créatures qui se sent faiblir et celle de Dieu qui va se fortifier.  Il faut tenir bon malgré tout; s’il faut pleurer, on pleure, les larmes sont le propre de l’homme.  Jésus n’a-t-il pas pleuré et il a dit: Bienheureux ceux qui pleurent!  Cet ennui montre qu’on a au moins fait quelque chose pour s’éloigner des créatures et dans quelques temps Dieu viendra combler ce vide et alors ce sera le bonheur.  Celui qui ne veut pas supporter l’ennui montre qu’il ne veut pas se priver des créatures; il n’avancera jamais beaucoup dans le chemin de la vertu.  Il tient trop à l’affection des échantillons pour que Dieu lui donne son amour.  Qu’on dise à une femme de retourner avec son mari qui vit avec une autre, elle va exiger qu’il renvoie sa rivale, puis ensuite elle va laisser passer quelques jours pour voir s’il est bien sérieux.  Eh bien, Dieu fait de même; il attend quelques jours pour voir si vraiment nous avons renoncé pour tout de bon aux créatures et alors il vient dans l’âme.

Le jeûne de Jésus dura quarante jours.  Il n’a pas fait de miracles pour se soutenir; ce jeûne est possible humainement.  Moïse et Elie ont jeûné aussi longtemps.  De nos jours, plusieurs qui ont fait la grève de la faim ont jeûné même plus longtemps sans mourir ou avant de mourir.  Par l’isolement il se sépare des hommes et des biens extérieurs, par le jeûne, il se sépare de la nourriture si agréable à l’homme et si nécessaire.  Il isole ses passions naturelles de leur aliment propre; il tarit la source de la concupiscence, non pas en lui, mais pour nous servir d’exemple à nous.  Il souffre de la faim qui est une souffrance physique et donc plus dure à endurer que la séparation du monde extérieur.  Jésus veut nous montrer comment non seulement expier les péchés mais nous en préserver à l’avenir.  On sait que c’est la sensualité ou la concupiscence qui est la principale source des péchés dans l’homme.  Le jeûne tarit justement cette source ou au moins l’affaiblit beaucoup.  Jésus dit que le démon d’impureté n’est chassé que par le jeûne et la prière.  On a un bon exemple de ce que produisent le jeûne et la sensualité respectivement.  Moïse jeûne quarante jours et il obtint les tables de la loi de Dieu même sur le mont Sinaï.  Pendant ce temps les Israélites, dans la plaine, se mettent à festoyer, à danser et ils finissent par adorer le Veau d’or.  Ce jeûne attire Dieu et la gourmandise attire le diable.  Quand les Apôtres et les Saints voulaient obtenir quelque lumière spéciale de Dieu, ils jeûnaient au pain et à l’eau.  Que voit-on de nos jours?  Quand les évêques et les prêtres se réunissent pour établir quelque réforme, ils assistent à de véritables banquets avec du bon vin, puis à travers un nuage de fumée de tabac on cherche la lumière divine.  Aussi quels beaux fiascos pour la plupart de ces réunions d’où il ne sort à peu près rien pour la réforme des moeurs.  Le St-Esprit n’est pas chez-lui dans ces congrès bourgeois.  Ce qu’ils devraient faire serait de jeûner au pain et à l’eau pendant au moins trois jours et là le St-Esprit viendrait leur faire une visite!  Il leur inspirerait des lois très sages et des recommandations très pratiques pour la sanctification des fidèles.  De plus en plus on jette le jeûne par dessus bord dans des pays entiers; des évêques suppriment tout à fait le carême, dispensent du jeûne tout le monde.  Pendant quelques années on avait suivi StAlphonse de Liguori, qui recommandait de ne prendre que deux onces au déjeuner.  De nos jours on a fait sauter les deux onces pour dire au peuple qu’il suffit de laisser un creux dans l’estomac et on a jeûné!  Peu de chrétiens ont souci de ce creux maintenant.  Que de prêtres et de religieux ne jeûnent plus aujourd’hui du tout sous prétexte de ceci ou cela, prétextes de païens.  Ils ne sont sûrement pas poussés par l’Esprit-Saint!…

Il y a beaucoup de maladies qui proviennent de trop manger.  Le système n’est pas capable d’éliminer ces excès de poisons qui se forment dans le sang.  Le jeûne non seulement expierait les péchés dans l’âme, mais aussi dégorgerait les organes et le sang de ces toxismes qui causent toutes sortes de maladies.  L’exemple de Daniel et de ses compagnons en captivité à Babylone le montre bien.  Pour suivre leurs lois données par Moïse, ils refusèrent de manger des viandes offertes aux idoles et ne mangèrent que des légumes et burent de l’eau au lieu du vin.  Après quelques semaines de ce régime austère, ils étaient plus rougeauds que les autres et en meilleure santé.  Dès qu’on jeûne on peut avoir mal à la tête.  Des spécialistes en la matière disent que c’est un signe que le système est chargé de poisons et qu’il faut jeûner encore plus et plus souvent pour les éliminer.  Quand le corps est sous ces poisons on n’a pas mal à la tête.  Est-ce que les animaux ne cessent pas de manger dès qu’ils sentent le moindre malaise?  C’est une leçon pour nous.  Au lieu de prendre des purgatifs, cessons donc de surcharger le système organique.  Au lieu d’avoir une peur bleue du jeûne nous devrions nous en servir habituellement pour régulariser les fonctions animales.  Tout cela n’est que pour montrer qu’en servant Dieu qui nous impose le jeûne nous gagnons des mérites pour l’âme et de la santé pour le corps.  Les apôtres et tous les Saints ont pratiqué le jeûne habituellement, c’est-à-dire qu’ils y recouraient très souvent pour obtenir des faveurs de Dieu; imitons-les donc comme ils ont imité Jésus.

La prière se rattache normalement au jeûne et à l’isolement.  Après qu’on s’est éloigné des créatures et qu’on a allégé le corps par le jeûne, l’âme se tourne plus facilement vers Dieu; elle s’élève plus aisément vers le ciel pour chercher Dieu.  Le jeûne et la séparation des plaisirs du monde brisent les amarres qui empêchent l’âme de prendre le large vers l’infini de Dieu.  C’est l’homme qui tend les bras vers Dieu après avoir tourné le dos aux créatures et à soi-même.  C’est un acte d’amour de Dieu après le mépris du créé.  On voit pourquoi Jésus a pratiqué les deux constamment et nous le recommande tous les deux.  Ils ont une influence merveilleuse sur Dieu parce qu’ils sont la pratique de son plan divin; détruire nos deux amours pour prendre le sien.  St.  Jérôme dit que séparés ils ne valent pas grand-chose.  De nos jours, les évêques et les prêtres en général, n’osent plus demander le jeûne, mais ils demandent des prières; on fait des neuvaines, on dit des oraisons commandées à la messe pour avoir la paix, tout le monde parle de la paix dans nos affreuses guerres actuelles, mais où sont ceux qui font pénitence par le jeûne, ajouté aux prières?  Aussi on obtient rien.  Des Notre Père… et des Je Vous Salue Marie… récités après les messes ensemble pour passer ensuite le dimanche après-midi aux vues ou sur les champs d’amusements ne valent pas grand-chose devant Dieu.  Actuellement les évêques et les prêtres devraient faire une campagne pour boycotter les théâtres et tous les lieux d’amusements et exiger des jeûnes au pain et à l’eau, non seulement des fidèles, mais leur donner l’exemple en se mettant eux-mêmes au pain et à l’eau.  Quand allons-nous voir le clergé à la tête du jeûne?  Quand allons-nous le voir lutter contre les amusements comme on voit la plupart des chrétiens avec les prêtres en tête pour se passionner pour les sports?  Quelle honte pour un prêtre ou un religieux de n’aborder les laïques qu’en parlant de sport et continuant d’en parler.  Ils fortifient l’amour des créatures qu’ils devraient essayer de détruire dans le coeur des fidèles… Le premier fondement de la prière est notre destinée à la vision béatifique qui nous dépasse infiniment.  Or cette vision est toute une vie d’amour de Dieu, puisque Dieu est amour.  C’est pourquoi il exige un immense amour en nous pour nous faire participer à son amour infini.  Eh bien!  nous montrons notre amour par le désir plus ou moins intense que nous avons d’être unis à lui.  Il se donnera à nous dans la proportion que nous l’avons aimé et donc que nous avons voulu être avec lui, ce qui se fait pour nous par la prière.  Elle doit être en proportion de notre amour de Dieu.  Ceux donc qui ne prient pas ou peu, montrent leur indifférence pour Dieu… et ils n’iront pas au ciel.  Chacun donc peut se faire une idée de son amour pour Dieu par son degré de prière; elle est le thermomètre de son ardeur ou de sa ferveur pour Dieu.  Il ne faut pas compter comme prières celles où l’on ne demande que des choses terrestres; elle ne valent pas la peine d’être appelées prières.  Ce sont des demandes de garder les échantillons ou d’en obtenir plus pour contenter l’animal ordinairement et donc pour favoriser nos deux amours naturels que nous devrions détruire en nous.  Dieu n’aime pas à coopérer à ces prières.  La vague de neuvaines de toutes sortes pour obtenir des faveurs temporelles comme on voit aux Etats-Unis de nos jours est une vraie farce païenne!  C’est encore encourager nos deux amours naturels et c’est donc du vrai paganisme… et un rackette pour faire de l’argent à bon marché!

Le deuxième fondement est le péché.  Il y a un abîme entre l’homme même pur et Dieu.  Quand l’homme est en péché, il y a deux abîmes.  Il faut donc prier d’abord pour sortir du péché, pour se le faire pardonner et après cela il reste encore l’autre abîme à franchir, celui de s’élever jusqu’à Dieu.
Jésus jeûne donc au désert pour expier nos péchés; et dans la même mesure il prie pour en obtenir cette grâce.  Et nous qui sommes les vrais pécheurs combien plus devrions-nous prier jour et nuit pour être pardonnés; nous ne le Serons pas sans beaucoup prier.  Mais parce que nous sommes pécheurs Dieu n’écoutera pas nos prières à moins que fassions pénitence par le jeûne et par toutes sortes d’autres pénitences comme lui a enduré dans le désert en plus de son jeûne.  Ce n’est pas pour rien que Jésus nous dit que sans lui nous ne pouvons rien, et avec lui il dit que tout est possible.  C’est donc nous inviter clairement à prier.  Dans la prière l’homme avoue en acte son incapacité absolue et il honore Dieu en ne comptant que sur son secours qu’il veut obtenir par la prière.

Sans l’amour de Dieu et des biens célestes il est difficile de prier, mais elle devient facile à mesure que l’amour de Dieu augmente et donc que l’amour des créatures et de soi diminuent.  C’est donc parfaitement inutile d’essayer de prier sans se mortifier ni se renoncer.  On a un bon exemple de la prière continuelle chez les mondains.  Comme ils désirent les biens de ce monde!  Comme toute leur âme est habituellement tendue vers les jouissances de ce monde; aussi ils prennent les moyens pour se les procurer.  Eh bien, voilà justement ce que les chrétiens devraient faire pour Dieu et les biens célestes.  Ils prieront dans la mesure où ils se passionneront pour Dieu et les biens célestes.  Quand verrons-nous cela?  Quand les prêtres vont-ils exiger cette mentalité et en donner l’exemple par leur vie?  Le seul moyen pratique pour y arriver est de commencer à «semer» un plaisir… puis un autre… puis un autre. 

Graduellement le coeur va passer des semailles à la récolté des biens célestes avec tous les avantages pratiques de cet heureux changement de mentalité!  On n’y arrivera pas par la seule prière.  Il faut les deux réunis.  Qu’on se le dise et que les prêtres le prêchent après l’avoir pratiqué.  C’est l’ordre que Jésus suit dans les béatitudes; ce n’est qu’après qu’on s’est détaché des biens extérieurs par l’esprit de pauvreté, des intérêts personnels par la douceur et qu’on a pleuré ses péchés, que Jésus donne la quatrième béatitude: Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice ou de la sainteté.  Cette doctrine doit donc être prise sérieusement.  Dieu seconde nos efforts quand on les fait selon son plan à lui.  On voit l’importance de commencer par lutter contre les deux amours naturels en nous tous.  Que tous les prêtres et les fidèles travaillent ensemble dans ce sens… et non pas pour les sauver comme on fait ordinairement et essayer d’y ajouter l’amour de Dieu.  C’est impossible dit Jésus.  C’est inutile d’essayer de le faire mentir!

Les tentations de Jésus Un amour qui n’est pas éprouvé n’est pas prouvé!  C’est dans l’épreuve qu’on voit de quel bois on se chauffe et si l’âme est bien trempée dans la vertu.  Alors Dieu permet au démon et au monde de nous pousser aux deux amours naturels que nous venons ou que nous voulons abandonner.  Jésus n’avait pas besoin évidemment de cette épreuve, mais c’est notre propre vie qu’il vit en lui-même alors il faut qu’il se soumette à tout ce qui arrive aux hommes.  Il nous montre qu’il faut se préparer aux tentations des démons par la mortification et par la prière.  C’est le conseil qu’il donne aux apôtres au jardin de Gethsémani: «Veillez et priez afin de ne pas tomber en tentation».  Ils n’ont fait ni l’un ni l’autre, aussi ils sont tombés dans la tentation.  Ils ont tous fui Jésus pour sauver leur peau.  Eh bien, ceux qui tombent dans le péché le font parce qu’ils ne sont pas mortifiés et n’ont pas prié.  Maintenant voyons les différentes sortes de tentations.

Plaisirs sensibles.  Après avoir jeûné quarante jours, Jésus avait faim; alors le démon le tente au sujet de la nourriture, non pas avec l’idée de lui faire commettre un péché de gourmandise, mais de pécher dans la façon de se la procurer.  Le démon cherche à découvrir si cet homme ne serait pas le Messie promis, alors il lui demande de faire un miracle pour se procurer du pain quand ce n’était pas du tout nécessaire.  Il n’avait qu’à sortir du désert pour en trouver.  Demander un miracle à Dieu simplement pour le plaisir d’en faire est insulter Dieu et vouloir s’amuser à ses dépens.  Jésus répond au démon que l’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu.  Jésus nous montre que le pain naturel n’est qu’un échantillon du pain réel qui est Dieu et sa parole divine qui nourrit l’âme comme le pain nourrit le corps. 

C’est donc par la communion où nous recevons le vrai pain de vie et dans la prédication que nous trouverons les moyens de résister au démon.  Jésus dira ailleurs que notre victoire sur le monde vient de notre foi.  Il faut donc monter dans le monde de la foi pour trouver les moyens de vaincre les tentations.  Jésus sert au démon trois textes pour ses trois tentations.  C’est donc dans l’Ecriture sainte que nous trouverons les idées qui nous aideront à vaincre le démon.  N’oublions pas que ce qui arrive à Jésus nous arrivera de la même façon quoique non visible pour nous.  Ainsi par exemple, le démon et le bon Dieu, pour des motifs tout différents, nous priveront d’une satisfaction légitime ou naturelle assez longtemps, puis quand nous aurons faim, le démon arrivera avec cette satisfaction pour que nous nous contentions, mais de façon à ce qu’il y ait quelque péché à le faire dans ces circonstances.
Tout Chrétien devrait se préparer à résister à quelque passion après qu’il aura été privé de cette jouissance longtemps.  Par exemple, un célibataire sera fortement tenté et quand il aura lutté courageusement, un jour le bon Dieu, pour lui donner une chance de lui montrer qu’il aime Dieu plus que n’importe quoi au monde, et le démon pour le faire tomber, lui présenteront une personne idéale pour lui et dans une occasion propice pour se contenter; s’il a jeûné, s’il s’est mortifié et s’il a prié, Dieu lui donnera la grâce de résister au mal.  Il dira au démon quelque chose comme ceci: «L’homme ne vit pas de ces plaisirs sensuels, mais de toute parole sortie de la bouche de Dieu.  Dieu nous enseigne à «semer» les plaisirs de la terre pour récolter ceux du ciel.  J’aime tant ce plaisir que je veux en jouir éternellement!  Or comme ce n’est que lorsque je m’en serai privé que Dieu me donnera quelque chose d!  incomparablement meilleur, je le refuse absolument!  Un mari doit se rappeler qu’il n’est pas au monde pour jouir du mariage, mais pour faire la volonté de Dieu.  Il doit faire assez de pénitence et se fortifier assez par la prière et la réception des sacrements que lorsque Dieu lui demandera le sacrifice de ces plaisirs il puisse le faire.  Dieu le privera de sa femme pour cinquante raisons puis quand il a jeûné longtemps, le démon, avec la permission de Dieu, lui présentera un cas idéal pour se contenter.  C’est à ce moment que son éternité se décide.  Il faut qu’il dise à Satan: je ne suis pas au monde pour satisfaire mes passions, mais pour faire la volonté de Dieu; je refuse absolument de commettre ce péché.  Je ne veux pas me damner pour un échantillon quand Dieu veut me donner une éternité de jouissances célestes.  Que tous donc se préparent à passer ces examens sur leur préférence de Dieu sur n’importe quel plaisir quelque passionnant qu’il puisse être.  La seule façon pratique est de pratiquer ce que Jésus pratique au désert: lutter contre nos deux amours naturels par la mortification continuelle en toutes choses.

L’ambition.  Alors, selon l’ordre suivi par St.  Luc, Satan transporta Jésus sur une haute montagne et là lui montrant tous les royaumes du monde avec leurs richesses et leurs gloires, il lui dit: «Je vous donnerai toute cette puissance et la gloire de ces royaumes, car elles m’ont été livrées et je les donne à qui je veux.  Si donc vous voulez m’adorer, toutes ces choses seront à vous.» Il y a du vrai et du faux dans ces paroles.  Jésus luimême dit que Satan est le dieu de ce monde, le prince de ce monde, dans ce sens qu’il peut disposer du monde naturel pour ses amis parce que Dieu le lui permet pour punir ceux qui préfèrent le naturel au surnaturel.  Satan dit la même chose que Dieu qui donne toutes les nations en héritage à Jésus.  Il y avait de quoi satisfaire Jésus!  et de quoi le tenter!  Le diabolique se manifeste dans le moyen: si tu veux m’adorer!  Dans tout projet il faut toujours examiner la fin et les moyens; car le démon essaie de se glisser dans l’un ou dans l’autre.  Il attire l’attention sur ce qu’il y a de bon et ensuite il pousse aux résultats de ce qu’il y a de mal.  Encore ici Jésus répond par un texte de Loi: «Vous adorerez le Seigneur, votre Dieu, et vous ne servirez que lui seul.» Cela montre comment les chrétiens devraient connaître l’Ecriture sur le bout des doigts afin de s’en servir constamment contre les tentations des démons et du monde.  L’Ecriture contient une vie divine qui nous fortifie contre les tendances naturelles du païen en nous.  On voit un changement de vie notable dans ceux qui se mettent à lire assidûment les Ecritures, en esprit de foi.

Le démon est le dieu du naturel: tous ceux donc qui cultivent une attache à quelque créature adorent déjà dans une certaine mesure le démon.  C’est ce qu’il a fait lui-même, il a préféré la créature au créateur.  Or une attache c’est aimer une chose pour elle-même, c’est la considérer comme une idole.  St Paul dit que le service de la créature est de l’idolâtrie.  Le truc des démons est de pousser les hommes à s’attacher le plus possible aux créatures qu’elles soient permises ou défendues.  Le lien est le même dans les deux cas: les permises captivent le coeur autant que les défendues et donc éloignent de Dieu dans la même proportion.  L’araignée est un vrai échantillon du démon.  Elle tend ses filets pour prendre des insectes.  Dès qu’un insecte se jette là, l’araignée jette un fil puis un autre, puis emprisonne le pauvre insecte.  Ainsi le démon étale ses pièges dans les échantillons de la terre; il pousse les hommes à s’attacher eux-mêmes à une créature, puis plus intensément à la même jusqu’à ce que l’homme préfère cette créature à Dieu même et alors c’est un pêche mortel et le démon a gagné cette âme pour l’enfer.  Ou bien il les pousse à s’attacher à une créature innocente «en soi», puis à une autre et encore à une autre et ainsi de suite jusqu’à ce que son coeur soit totalement dans les créatures et c’est alors un péché mortel qui suit non pas cet acte mais dans l’état.  Cet homme n’a plus d’amour pour Dieu et tout son coeur est aux créatures, ce qui constitue un état de péché mortel.
L’ambition fait périr un grand nombre de chrétiens.  Par exemple, une fille de campagne qui se passionne pour les belles toilettes que ses parents ne peuvent pas lui procurer à cause de leur pauvreté.  Un jour elle s’en vient en ville pour gagner de l’argent afin de s’acheter des toilettes.  Le démon et le Bon Dieu, comme j’ai dit, pour des motifs différents, vont la mettre en mesure d’en avoir.  Ce n’est pas péché d’avoir de belles robes, mais le mal va être dans la façon de se les procurer.  En cherchant de l’ouvrage elle rencontre un homme comme il y en a tant parmi les riches, qui va lui offrir de bons gages, puis il va même les augmenter… à condition qu’elle consente à le satisfaire.  Il lui promet même de la faire vivre sans travailler, avec de belles toilettes et de beaux appartements; enfin vivre comme une grande dame ce qu’elle a tant rêvé… mais il lui faut livrer son âme à Satan par le péché.  Elle aura des remords pendant quelques temps, mais à mesure qu’elle s’engouffre dans le péché, ses liens se fortifient et la voilà perdue à tout jamais!  C’est ainsi que le vice s’alimente dans les grandes villes par le moyen de ces ambitieuses qui méprisaient leur vie simple de la campagne et voulaient faire la vie!… Que d’hommes dans les affaires adorent Satan dans toutes sortes d’injustices et de fraudes dans le commerce afin de s’enrichir.  Ils veulent les royaumes de Satan avec leur gloire et pour se les procurer ils abandonnent Dieu pour se livrer à Satan.  Dans la politique que de courbettes devant les grands pour s’assurer du patronage.  Que de transactions louches et malhonnêtes pour devenir riches!  Si tous ces chrétiens étaient familiers avec la Bible, à ces projets grandioses pour s’enrichir injustement ils répéteraient des textes comme ceux-ci: «Que sert à l’homme de gagner l’univers s’il vient à perdre son âme»?  Ou encore: «N’aimez pas le monde ni ce qu’il y a dans le monde; si quelqu’un aime le monde la charité du Père n’est pas en lui».  Etc… «On ne peut servir deux maîtres: Dieu et Mammon».  Ou on aimera l’un et on haïra l’autre»…Et ces textes portent leur grâce avec eux la parole de Dieu est une «vie» pour l’âme qui s’en nourrit…


Vaine gloire.  Satan transporte Jésus sur le pinacle du temple, en pleine ville et lui dit: «Si tu es le Fils de Dieu, jettetoi en bas, car il est écrit: «Il a ordonné à ses anges de te prendre dans leurs mains pour que ton pied ne heurte point contre la pierre.  Ce texte du Pr.  90-11, n’autorise pas du tout cette interprétation.  Il est parlé de la protection que Dieu exerce sur ceux qui se confient en lui, il ne dit pas de tenter Dieu en faisant des miracles pour amuser le peuple.  C’est une note caractéristique du démon de vouloir du clinquant… de l’excentrique et du ridicule comme on peut voir par les évangiles apocryphes qui sont remplis de récits de choses extraordinaires, grotesques simplement pour épater les gens.  Jésus lui répond: «Tu ne tenteras point ton Dieu».  Que de païens dans le clergé et parmi les fidèles imitent Satan en tirant des textes pour favoriser leur vie païenne.  Tous les viveurs trouvent des textes pour légitimer leur attache à quelque plaisir.  Un vrai théologien prend toujours le sens surnaturel du texte comme Jésus l’a fait.  On saisit là, la mentalité du démon.  S’il a essayé de pervertir les textes pour Jésus, on peut s’attendre à ce qu’il ait autant de front pour se glisser chez les prêtres, professeurs et prédicateurs, pour leur faire prendre le sens naturel et païen d’un texte.  Toute la mentalité païenne qu’on trouve dans les deux clergés est basée sur une foule de textes que les prêtres naturalisent au lieu de les prendre dans leur sens surnaturel.  On se plaint que les fidèles soient tout aux choses du monde; mais est-ce que les prêtres ne sont pas responsables de cet état de choses?  On trouve des milliers de prêtres pour approuver tout, excepté le seul péché.  Les deux amours naturels sont donc protégés par des milliers de prêtres, évidemment en s’appuyant sur des textes interprétés à la façon de Satan.  C’est bien curieux que tant de prêtres n’aient pas compris que Satan suivra toujours sa même tactique: de pousser les hommes à garder et à développer leur deux amours naturels, c’est ce qu’il a fait pour Jésus et il le fera pour nous tous.  Ils devraient donc prêcher systématiquement contre l’affection pour les créatures, même permises, et contre l’affection de soimême: donc attaquer constamment la mentalité païenne des chrétiens.  C’est par là que les démons vont les faire tomber dans le péché et de là en enfer… Mais Satan a déjà tellement empoisonné l’esprit des prêtres qu’on ne peut plus donner justement cette doctrine des créatures-fumier.  Un Jésuite ne peut plus prêcher les deux Etendards aux Etats-Unis et combien oseraient le faire dans nos paroisses dites fashionables?  De grandes dames dénonceraient vite ce prédicateur comme troublant leur conscience… et les supérieurs les approuveraient en donnant l’ordre à ce prédicateur de prêcher de façon à ne pas troubler les consciences: ce qui veut dire de laisser tout faire excepté le péché.  Tous ces gens qui ne veulent pas déranger les fidèles dans leur vie païenne s’appuient sur des textes compris comme le diable!  A ceux qui seraient scandalisés de m’entendre dire cela et qui peut ruiner la réputation du clergé, je réponds: qu’il vaut mieux sauver la doctrine de Jésus-Christ que la réputation du clergé.  C’est pour sauver leur propre réputation que les prêtres juifs ont tué Jésus; je ne veux pas faire la même chose dans l’Eglise.  Quand les bons évêques attaquaient les milliers d’évêques et de prêtres ariens, ils ne se souciaient pas de perdre la réputation de ces hérétiques dont plusieurs étaient sûrement encore bons.  Si nos philosophes ne veulent pas être attaqués qu’ils deviennent de vrais théologiens qui donnent le sens surnaturel des textes et on les laissera tranquilles.

dimanche 29 mai 2016

Autobiographie de Mgr Pierre Martin Ngô-Dinh Thuc, archevêque de Huê - 4/4

 
J'avais une somme pour acheter les matériaux, tandis que la main-d’œuvre serait constituée par les paroissiens et paroissiennes de Phû-cam (nom de la paroisse de la  cathédrale et ma paroisse natale). Donc, main-d’œuvre gratuite, sous la direction d'experts rétribués. Je n'ai pu suivre jusqu'à l'achèvement cette construction et c'est mon successeur, Mgr Diên qui a eu l'honneur de consacrer la nouvelle cathédrale, dans une concélébration avec la plupart des prêtres de l'archidiocèse. A mon départ, l'intérieur de la cathédrale était fait, il ne restait plus qu'à édifier la façade.


Comme je l'ai dit plus haut, j'ai dû amplifier le grand Séminaire de Hué qui devint Séminaire régional pour Hué et les diocèses suffragants de cette métropole, allonger la chapelle pour contenir plus de 100 grands séminaristes l’ancienne n'avait qu'une trentaine de places. Le réfectoire, les salles de cours, la maison des professeurs durent être aménagés pour la nouvelle destination. Dieu a voulu que je puisse assister à l'achèvement de ce séminaire régional.


Comme le petit séminaire était dans le territoire occupé par les Communistes du Nord, j'ai trouvé un emplacement en pleine ville de Hué et j'ai pu construire un petit séminaire pour 300 élèves, en béton armé, avec une belle chapelle, une cuisine avec logement pour les soeurs cuisinières, un camp de football. Tout ceci, grand et petit séminaire avec l'argent de mon frère le Président.


Je raconte tout ceci en détail, afin que ceux qui viendront après moi se souviennent du grand bienfaiteur de l'archidiocèse de Hué. Car c'est grâce à sa générosité que j'ai pu achever pendant mon court séjour à Hué, tout ce programme de modernisation. Mon frère n'a jamais soufflé mot à quiconque de son aide désintéressée, comme il l'a fait pour les constructions de la paroisse vietnamienne de Paris. Sa discrétion, hélas, a été exploitée par le Père Gr'ân qui a proclamé, urbi et orbi, que les bâtiments de cette paroisse avaient été payés de son propre argent. Où l'aurait-il trouvé, lui réfugié à Paris par peur des communistes et sans un sou dans sa poche ? Mon frère ne m'a soufflé mot de cette aide. Je ne l'ai su que grâce à Madame Nhu qui a été témoin de la conversation entre le Président et le P. Gr'ân.


Les prétentions du P. Gr'ân sur la possession de la chapelle et de la cure de cette paroisse vietnamienne à Paris sont sans fondement donc un vol, ainsi que tous les avantages qui lui sont échus, par exemple l'exploitation du restaurant installé au-dessous de la chapelle et fréquenté par de nombreux clients vietnamiens et étrangers. C'est là la source de l'enrichissement de ce prêtre, devenu plusieurs fois millionnaire, qui possède villas et autres restaurants. Hélas, ce prêtre, converti au catholicisme et si pieux naguère, n'a pu résister à l'appât de l'or. Devenu trafiquant, il a réussi à faire venir ses frères et soeurs du Vietnam à Paris et toute la famille roule, actuellement, en carrosse... Que le Bon Dieu lui accorde le repentir et le retour à la piété de sa jeunesse...


Durant les quelques années passées comme archevêque de Hué, ma vie était bien remplie. Mis au lit vers 9 heures du soir, je me levais de bonne heure pour méditation et messe, ensuite la correspondance. Tout était terminé vers 7 heures. J'allais alors à Phûcam porter la communion à ma mère, paralysée au lit par l'arthrose puis je me rendais sur les chantiers surveiller la construction.


Vers 9 heures, j'étais à l'évêché pour recevoir prêtres et diocésains désirant me voir. Pour les prêtres, ils se présentaient munis d'un papier où était exprimées leurs demandes ou leurs questions. Ainsi, je pouvais leur répondre succinctement et ensuite leur écrire si la question demandait longue réflexion. Ainsi, les confrères n'avaient pas à s'éterniser à Hué mais pouvaient rentrer dans leurs paroisses au plus tard le lendemain de leur arrivée à l'évêché.


Tous les mois, je convoquais le Conseil épiscopal, composé des pro-vicaires et des chefs des districts pour me fournir tous renseignements sur leurs districts.


Une chose me tenait à coeur : que mon archidiocèse fut autosufficient, soit autonome, économiquement. Le même problème et le même souci qu'à Vinhlong. Rome, c'est-à-dire la S.C. de la Propagation de la foi doit subvenir aux besoins des missions. L'argent vient des fidèles : associés de l'Oeuvre de la Propagation de la foi, de l'Oeuvre de la Ste Enfance, de l'Oeuvre de St-Pierre Apôtre. Les deux premières oeuvres suscitées par une chrétienne française de Lyon. Or, quoiqu’encore dépendant de la S.C. de la Propagande, le Vietnam a eu sa hiérarchie constituée, non plus par les vicaires apostoliques, mais par les archevêques et évêques. Donc, par principe, le Vietnam catholique doit se suffire à lui-même et laisser les aumônes des Oeuvres pontificales missionnaires aux missions proprement dites. Mais, comment faire comprendre cette notion à nos chrétiens ? Comment leur inculquer cela ?


D'abord, en rendant nos paroisses autonomes par le denier du culte. Et pour ce, faire participer nos fidèles à l'établissement du budget de la paroisse. Que le Curé rassemble ses paroissiens et leur révèle les besoins pécuniaires de la paroisse : école, soeurs enseignantes, culte, etc... et la participation de chaque chrétien et chrétienne adulte, chacun d'après ses possibilités. Le devis exposé par le Curé doit être approuvé par les paroissiens. La somme récoltée sera affichée publiquement, le moindre aumône ou contribution sera connue de tout le monde; les dépenses également connues de toute la paroisse. Or, normalement, il suffisait à nos paroissiens de se priver, chaque semaine, d'un paquet de cigarettes pour faire marcher leur paroisse...


D'ordinaire, les curés n'aiment pas cette manière de faire; ils préféreraient recevoir l'argent sans révéler le détail des dépenses, tandis que les chrétiens aiment savoir ce que l'on a fait de leurs contributions. Il faut que la paroisse ait une seule âme. Peu à peu, l'habitude se prend et chacun se sent fier de pouvoir se suffire à soi-même. Je ne sais si mon successeur a continué à encourager nos fidèles à faire leur devoir et nos prêtres à partager leurs soucis avec leurs ouailles, car il est plus commode de ne pas rendre compte de la gestion ni d'en discuter pour obtenir l'assentiment des paroissiens, et de disposer de leur denier à sa guise... Le dialogue est plus pénible que de décider tout par ukases.


A Vinhlong, j'ai dû toujours talonner mes prêtres pour dialoguer avec leurs fidèles. Or, ce n'est pas condescendance, mais simplement justice que de disposer de l'argent des autres seulement avec leur accord. Mais l'habitude se prend vite, car l'homme est, quand même, le reflet bien pâle bien sûr... du Dieu, son créateur, qui est toute justice.


Mes prêtres de Hué (ma petite patrie) sont : ou mes aînés qui m'ont connu comme leur élève au Séminaire, ou mes condisciples ou mes élèves au Grand séminaire, ou, enfin, mes cadets dans le Sacerdoce. Ils connaissent mes déficiences, mais tous reconnaissent mon respect et mon affection à leur égard. Ils savent que, comme tout homme, je puis me tromper, mais ils sont aussi convaincus que je cherchais à faire de l'archidiocèse de Hué au moins l'égal des deux autres archidiocèses (Saïgon et Hanoï).


Intellectuellement et pour le zèle apostolique, ils sont égaux ou plutôt en avance sur les autres diocèses. Economiquement, ils sont pauvres, n'ayant que les honoraires de la Ste-Messe pour subsister, mais ils se débrouillent bien pour convertir les païens.


Ils savent que le fardeau que je leur impose est indispensable pour le bien et celui de leur diocèse. C'est pourquoi, malgré mon éviction sans raison valable de mon archevêché qui n'a jamais, auparavant, brillé d'un tel éclat que durant les quelques années de mon administration, mes prêtres me sont restés fidèles, à part quelques rares sujets qui formaient l'entourage de mon successeur Mgr Diên.


Ce dernier s'est aperçu, vite, de cette situation et s'est plaint auprès du St-Siège de cette désaffection à son égard et croyait que j'entretenais une latente opposition. J'ai dû me défendre, en demandant à la S.C. de la Propagande, des preuves de mes agissements souterrains. Or, je n'ai jamais écrit autre chose, à mes rares correspondants de mon ancien siège, que d'obéir à leur évêque et que l'obéissance vaut mieux que tous les sacrifices. L'affaire en resta là. Je n'ai pas à regretter ma conduite envers Mgr Diên, car les membres de mon clergé, réfugiés soit en Amérique soit en Europe, après ma longue absence du Vietnam, continuent à me démontrer leur affection à mon égard.


Peut-être se demande-t-on pourquoi j'ai tenu à avoir un Petit-séminaire à Hué, séminaire capable de contenir 300 étudiants ? C'est que nos chrétiens de Hué sont pauvres, c'est que à Hué il n'y a qu'un collège secondaire dont j'ai été le proviseur et il était payant donc pas abordable à la grande majorité des catholiques. Les séminaristes qui poursuivent jusqu'au Sacerdoce ne sont pas très nombreux, mais ceux qui abandonnent le Séminaire gagnent bien leur vie comme employés de l'Etat. Là, ils nous rendent beaucoup de services; ils servent aussi comme leaders de l'Action Catholique, ce qui est mieux encore.


Mais, je n'ai pas oublié la question des vocations tardives : j'ai donné cette consigne à nos prêtres du Séminaire : accueillir ces jeunes gens avec affection, leur conseiller de finir leurs études là où ils les ont commencées, une fois acquis le baccalauréat. Après ces études secondaires, on les prenait au Séminaire pour leur faire du Latin, uniquement, pendant deux ans, ensuite, ils entraient au Grand-séminaire. Mais, entre-temps, pour qu'ils conservent leur attrait vers le Sacerdoce : les réunir, les jours de congé, au Petit-séminaire, pour leur faire partager la vie des séminaristes et leur parler de la vocation. Ce contact, périodique et fréquent, est indispensable, car le monde les attire et l'état ecclésiastique, à Hué surtout, est peu reluisant au point de vue économique. Est-ce à dire que les vocations tardives sont plus résistantes et donnent de meilleurs prêtres que celles qui parviennent au Sacerdoce par la voie normale des séminaires ? Rien ne le prouve. J'ai vu des vocations tardives qui ont flanché, d'autres qui ont persévéré comme le sont celles éduquées dans nos séminaires.


Un des buts de mon administration à Hué fut celui de faire de nos religieuses Amantes de la Croix, de vraies religieuses avec les trois voeux de religion. Or, Hué possédait 5 couvents : à Dilsan, grande chrétienté de la province de Quang-tri, à Covun, au chef-lieu de Quang-tri, à Duong-Son, province de Hué. Phûcam, aussi à Hué et Kêbang, dans la province de Quang-binh. Chaque couvent a ses biens, son noviciat, son rayon d'action apostolique, son école. Ce qui leur était commun était l'absence de voeux religieux, et cela depuis leur création au début de l'évangélisation du Vietnam.


Le premier Vicaire apostolique a été mis en présence de quelques associations de femmes vivant ensemble, sans aucun lien religieux. Il leur donna un règlement de vie commune, sans voeux réguliers. Certes, cette manière de faire était commode pour leurs employeurs, c'est-à-dire l'évêque et les prêtres : on pouvait les mettre à toutes les sauces : aller instruire les catéchumènes, aller faire la cuisine pour le séminaire, pour les hôpitaux, aller ramasser les récoltes des rizières de la Mission, etc... Elles sont à la disposition des curés, des ouvrières avec un salaire minime, des ouvrières travaillant jours et nuits quand on en avait besoin. Un minimum d'exercices de piété, un mois de vacances l'année et cela jusqu'à l'épuisement; alors, la maison-mère les reprend et les ensevelit. Donc, aucun droit, aucune défense, un minimum d'instruction religieuse.


Or, la femme vietnamienne est admirable de dévouement, de savoir-faire et aussi d'héroïsme. Peut-être est-elle supérieure à l'homme vietnamien. Les premiers insurgeant contre les envahisseurs du Vietnam les Chinois-furent les deux soeurs : Trung-trûc et Trung-Nhi. Elles levèrent l'étendard de la révolte, battirent les Chinois en plusieurs batailles puis, encerclées par des forces supérieures, elles se suicidèrent en se noyant dans un fleuve. Mais leur exemple fut suivi par nos compatriotes et ceux-ci réussirent à bouter les Chinois hors du Vietnam, après mille ans d'occupation...


Quand j'étais évêque à Vinhlong, nos deux couvents d'Amantes de la Croix, celui de Caimon et de Cainhum, avaient depuis peu leurs voeux religieux, mais leur emploi par le clergé, dans les paroisses, était abusif. Les religieuses étaient envoyées deux à deux : une âgée et une jeune, donc difficile communion. Théoriquement, elles devaient être, toujours, à deux; pratiquement, souvent, elles se trouvaient seules : par exemple, quand le curé envoie l'une au presbytère prendre quelque chose ou à l'église pour lui apporter quelque affaire. Donc, un curé madré pouvait être "solus cum sola" avec une jeune religieuse, qu'il pouvait courtiser ou abuser. Cela est arrivé, non pas souvent, mais bien des fois. A qui se plaindre ? La mission de la religieuse dure 10 mois, elle ne rentre au couvent que les 2 mois de Juin et Juillet pour se reprendre.


Jugez vous-même de ma perplexité si, en confession, la religieuse m'apprenait qu'elle n'a eu la Messe et la Communion que rarement, chaque mois, car elle devait rester avec ses catéchumènes dans sa petite paroisse. Or, le prêtre ne dit qu'une seule messe, le dimanche et les jours de fête, dans la paroisse principale où est sa résidence. Donc, beaucoup de travail, une nourriture peu abondante, car préparée par la jeune religieuse en vitesse et mangée en vitesse; fréquentation des catéchumènes, non seulement femmes et enfants, mais hommes mûrs et jeunes, vigoureux; aliment spirituel très pauvre. Si ces soeurs pouvaient résister à la tentation, c'était de l'héroïsme.


J'ai donc dû prescrire à nos curés de payer le voyage des soeurs afin que, chaque semaine, elles puissent aller à la messe, se confesser et communier une fois, au moins. Sinon, je leur enlevais les religieuses. Pour l'instruction, je les envoyais (les jeunes) à Saïgon chez les soeurs françaises de St-Paul de Chartres pour acquérir le diplôme élémentaire et, pour celles plus douées, le brevet élémentaire afm qu'elles deviennent maîtresse d'études durant le postulat et au noviciat. Avec ces pauvres diplômes, elles figuraient comme des académiciennes auprès de nos prêtres qui, en dehors du latin, n'avaient aucun diplôme d'Etat. Donc, elles commencèrent à être respectées. Et quand j'ai fondé l'Université catholique à Dalat, quelques-unes y sont allées et ont pu prendre une licence, car la femme vietnamienne est très intelligente.


A Hué donc, j'ai choisi deux jeunes soeurs dans chaque couvent et les ai envoyées à Dalat, chez les Chanoinesses de St-Augustin qui y ont un collège secondaire. Là, ces religieuses Amantes de la Croix faisaient un noviciat, comme le font les vraies religieuses, ensuite elles rentraient à Hué. Et, depuis, toutes les religieuses, âgées comme jeunes, ont dû faire leur noviciat et devenir de vraies religieuses, car le noviciat et l'école secondaire sont commun à Hué, dans l'ancien palais du Délégué apostolique.


Ce palais de la Délégation de Hué avait été mis à ma disposition parce que, depuis que la capitale politique était à Saïgon, le Délégué avait acquis un siège en cette ville pour être près du Gouvernement civil. Maintenant, il y a une Supérieure-générale commune à tous les couvents. Elle réside dans la maison et dispose de la propriété de ma famille où je suis né, avec son Conseil où siège l'une de mes propres nièces diplômées d'une licence acquise à Rome.


Les couvents conservent leurs propriétés, mais paient pour l'entretien du noviciat et de l'école secondaire commune. Voilà donc une réussite qui est une véritable consolation pour moi.


Le vent de la persécution souffle fort au Vietnam, mais les religieuses sont bien préparées à tenir tête, comme l'ont fait leurs devancières durant les 200 ans de persécutions. Aucune Amante de la Croix n'a renié Jésus en foulant aux pieds le Crucifix tandis qu’un prêtre et un séminariste l'ont fait ; ce dernier, à l'encontre du prêtre, s'est repenti de sa lâcheté et a été écrasé sous les pattes d'un éléphant dirigé par les persécuteurs. Le prêtre avait nom de Duyêt et le séminariste : le Bienheureux Bot. Ceci justifie mon opinion sur la valeur de la femme vietnamienne, unique au monde.


Toutes ces réalisations eurent lieu dans le laps de temps, relativement court, entre 1960 et 1968 (8 ans), dont la moitié passée à Rome, d'abord pour participer à la préparation du Concile et, ensuite en participation au second Concile du Vatican. Ce furent les dernières étincelles de mon activité sacerdotale et épiscopale. Le reste de ma vie, c'est une série d'échecs, dont je raconterai le déroulement après avoir décrit mon humble rôle dans le Concile pastoral.


Le deuxième Concile du Vatican est dû à l'initiative de Jean XXIII, surnommé Le Bon, mais à mon humble avis, ce pape très pieux, très saint, était un faible. Il a avoué ce défaut. A lui, on pourrait appliquer le dicton : Video meliora, deteriora sequor : J'ai voulu ce qui était le meilleur pour exécuter ensuite ce qui était moins bon.


Jean XXIII avait voulu une renaissance de l'Eglise et avait tout un beau programme à cet effet. Mais, hélas, il ne pouvait pas ne pas céder aux instances des gens d'Eglise qui voulaient moderniser l'Eglise du Christ avec le Monde moderne qui est "in malo positus", qui est tourné vers le Mal. Car nous sommes la génération qui précède "la fin du monde", où va se dérouler la dernière bataille de Satan contre Dieu : bataille décisive qui, après diverses péripéties, finit par la défaite de Lucifer et le triomphe final du Christ, par le Jugement dernier.


Satan avait comme armée : le Communisme athée.


Le Communisme du juif Marx a un aspect alléchant : il veut le bien du peuple, il veut une plus grande justice distributive, il veut détruire le Capitalisme sans Dieu, dans lequel le but unique est le gain individuel par l'exploitation des travailleurs, des ouvriers. Ce qui est louable. Mais son but s'arrête là : le bonheur, le paradis en ce monde. Pour lui, le ciel n'existe pas. Pour lui, la Religion n'est que l'opium pour étourdir le peuple que les capitalistes font travailler pour remplir leurs coffres forts à l'instar des chiens de chasse entretenus dans le but de procurer le gibier. Donc, il est le direct descendant des philosophes avant à leur tête Voltaire. Donc le mot d'ordre était écrasons l'infâme, le Catholicisme, Jésus-Christ.


Certes, l'Eglise du Christ, dans la personne de certains de ses chefs, les Papes, s'appuyait sur les puissants, sur les riches, croyant y trouver un appui pour le triomphe de l'Eglise.


Ces papes n'ont pas compris la stratégie de Jésus-Christ : Bienheureux les pauvres d'esprit, bienheureux les persécutés. L'Église progresse par la Croix et non pas par le Dollar.


Le deuxième Concile aurait dû commencer par rappeler ce principe : le triomphe par la Croix, le triomphe par le Martyr. Donc, sus au Communisme sans Dieu ou plutôt, contre Dieu. Le paradis du Communisme est le même que celui du Capitalisme : le paradis terrestre.


Le Travail, que le Dieu-créateur a imposé à l'Homme, est pour le développement, la perfection de ses activités intellectuelles, surnaturelles, corporelles et non pas pour le seul but de remplir son ventre. Le Vatican II semble avoir pour but, le même que le Communisme : le bonheur temporel de l'Homme. C'est pourquoi a éclaté ce scandale : interdiction de la moindre attaque contre le Communisme. D'où le dogme de la bonté naturelle de toutes espèces de croyances. D'où le triomphe de l'axiome protestant : la liberté de la pensée et l'égalité de toutes les pensées religieuses. D'où l'oubli de la dernière et essentielle recommandation du Christ avant son Ascension : "Allez enseigner toutes les nations. Quiconque sera baptisé au nom du Père, du Fils et du St-Esprit sera sauvé. Je serai avec vous jusqu'à la fin des siècles". D'où cet effort pour rendre la Religion catholique plus facile, en écourtant les prières des prêtres, en édictant la non-culpabilité pour ceux qui ne prient plus le Bréviaire, la Méditation; la rédaction d'une Messe passe-partout pour les catholiques et les protestants, les premiers partisans de la Transsubstantiation, les seconds n'y croyant pas, mais prétendant que la Messe n'est que le Souvenir de la Cène, donc aucun "Mysterium Fidei".


Vatican II n'osait pas interdire la Messe en latin, langue commune de la Chrétienté, surtout en ce qui concerne la partie centrale de la Messe : le Canon, tout en permettant l'usage de la langue vulgaire pour les autres parties. Soi-disant pour que les fidèles puissent mieux entendre et comprendre la Messe, en oubliant que les fidèles, en se servant du Missel bilingue, suivaient bien la Messe dite en latin par le célébrant. En supprimant, dans la "Nouvelle Messe de Bugnini", composée de concert avec les protestants, surtout avec les moines protestants de Taizé, qui sont les Pères de l'Eglise moderne, on a supprimé la langue officielle de l'Eglise catholique latine qui est, aussi, la langue diplomatique de l'Europe.


On croyait que cette condescendance du Vatican II pour nos frères séparés, amènerait vers nous les protestants. Or, il n'y a eu retour vers le Catholicisme ou, plutôt, cet écourtement de la prière, de la méditation, cette priorité donnée à l'action ont provoqué tant d'abandons de la prêtrise que des mariages de prêtres, de religieux se font partout, que des religieuses quittent le cloître. Plus de vocations pour le séminaire ni pour les couvents. Le recrutement est l'apanage des Ordres qui sont restés sévères et fidèles à leurs anciennes Constitutions.


Les églises se vident de fidèles. La Messe nouvelle, où le prêtre n'est plus que le président de l'assemblée et non plus l'unique sacrificateur, voit se raréfier son assistance. Chaque pays a sa Messe, adaptée à la mentalité de son peuple : les Japonais assis sur les talons, sur une natte en guise d'autel. Le crucifix monumental qui domine nos anciennes églises, se réduit à un petit crucifix laissé coucher sur une petite table qui sert d'autel, sans pierre sacrée. La Messe bâclée en une vingtaine de minutes. Les rares communiants, qui communient debout et non plus à genoux, reçoivent l'hostie dans leur main et la croquent comme un bonbon, au lieu de la recevoir sur leur langue. La Confession auriculaire n'est plus de mode, on se contente du Confiteor de la Messe, malgré le rappel de la S.C. pour la Défense de la Foi. Le prêtre dit la Messe, montrant le dos au tabernacle...


On comprend, maintenant, la révolte de Mgr Lefebvre, le succès de son Séminaire d'Ecône et la multiplication de ses Prieurés, en France et ailleurs. Et le malaise dans tous les pays chrétiens d'Europe et d'Amérique. L'avenir de l'Eglise est menacé par le manque de vocations. Le Marxisme triomphe partout. L'Afrique est attaquée par les Cubains de Castro. L'Amérique du Sud, où autrefois la Religion Catholique régnait sans contestation, est troublée par la lutte entre Traditionnalistes et partisans du Vatican II. La Russie soviétique est agissante partout, sa flotte est la plus forte du monde, son budget militaire dépasse celui des Etats-Unis. Elle intervient en Afrique, en Amérique du Sud, partout, même au Vatican où Paul VI malgré tant de déboires persiste dans sa politique de la main tendue aux Communisme.


Ce qui précède fait comprendre mon rôle au Concile : mes quelques interventions ont eu pour but de défendre l'Eglise du Christ contre les attaques modernistes, contre la dégradation de l'Eglise menée par le parti moderniste bien organisé, guidée par Suenens et d'autres prélats comme Marty, factuel Cardinal-archevêque de Paris. Je dois aussi ajouter que la majorité des Pères du Concile, en particulier ceux de l'Amérique du Nord, ne comprenaient pas bien le Latin, langue officielle et obligatoire du Concile. Ils passaient une grande partie des débats conciliaires aux deux bars installés à St-Pierre, en buvant du café ou du Coca-cola, et ne rentraient qu'à l'heure du vote sans savoir au juste quoi voter. Ils votèrent, au hasard, tantôt OUI, tantôt NON (pour changer, comme ils le dirent) et ces votes, officiellement, comptaient comme "inspirés du St-Esprit" et s'additionnaient en "majorité". J'ai vu aussi d'autres Pères, très peu, qui ignorants n'allaient pas invoquer le St-Esprit dans les bars, mais, assis dans leurs sièges, égrenaient leur chapelet puis consultaient, pour leurs votes, le conseil de leurs voisins...


Il aurait fallu, au Concile, innover la mode des traductions simultanées, en anglais surtout ou en français, pour que tout le monde sût ce dont il était question pour pouvoir voter selon la conscience et remplir, en toute connaissance, le rôle de Pères du Concile. Tout le monde a vu un Cardinal américain quitter le Concile après quelques sessions et rentrer en Amérique en disant que sa présence au Concile était moins utile que rentrer dans la patrie des dollars pour y ramasser de l'argent, car le Concile coûtait très cher au St-Siège, à cause de la location des installations à la basilique de St-Pierre durant tout le temps du Concile. Et les buvettes exigeaient d'énormes dépenses...


On vit, au Concile, aussi beaucoup de retournements d'opinion; des prélats, au début acharnés traditionalistes, devinrent, après quelques séances, modernistes quand ils s'aperçurent que le St-Père (qui n'était pas présent au Concile, soi-disant pour montrer qu'il ne voulait pas influencer sur les opinions des Pères, mais qui en suivit les débats par la radio) était pour les modernistes. Ils changeaient donc de casaque pour ne pas louper, plus tard, les hautes charges ecclésiastiques et, surtout, la calotte pourpre du Cardinalat. Ainsi fit, par exemple, le Secrétaire de la S.C. de l'Index, actuellement Congrégation pour la Défense de la Foi, qui trahit son chef, le vénéré Cardinal Ottaviani, pour suivre Suenens.


Le dépouillement des votes et des interventions des Pères, conservés aux Archives du Vatican, confirmerait mes assertions. Nous ne devons pas nous étonner de cet état de choses. Les Conciles précédents présentaient les mêmes phénomènes. Un Athanase luttait presque seul en faveur de l'Orthodoxie et il lui fallait une immense énergie et patience pour obtenir une majorité. Or, à son époque, les Pères du Concile étaient quelques centaines tandis que Vatican II comptait plus de 2000 participants. Or, les évêques sont choisis, moins pour leurs connaissances théologiques que pour leur savoir-faire et leurs bonnes relations avec les Nonces et Délégués apostoliques qui indiquent aux Dicastères romains les successeurs des sièges vacants.


Ma présence au Concile, loin du Vietnam, a sauvé ma vie. Autrement, j'aurais été massacré comme le furent mes trois frères, le Président Diêm, Nhu et Cân. Car, le Concile conclu, tandis que mes collègues vietnamiens du Sud rentrèrent au Vietnam, les Américains obligèrent le Gouvernement du Sud-Vietnam à me refuser le visa de rentrée. Sans le dire ouvertement, car il n'y avait pas de raison pour me refuser ce retour : l'ambassade vietnamienne me demandait de patienter pendant qu'elle contactait le gouvernement à Saïgon. J'attendis quelques mois et recourrai au St-Père pour qu'on m'accordât ce permis de rentrer.


Je ne sais pas ce que fit le St-Père Paul VI, mais il profita de mon impossibilité de rejoindre mon siège d'archevêque de Hué pour m'imposer ma démission et nommer, à ma place, son favori Mgr Diên.


Pour ne pas moisir dans l'oisiveté, j'ai demandé à faire du ministère en Italie, comme vicaire de paroisse, ce qui ne me coûtait guère, car je parle couramment l'Italien et aime les Italiens. D'abord, je me rendis à l'Abbaye de Casamari où le Révérendissime Abbé me connut quand j'y accompagnais Mgr Lê-huu-Tu, un cistercien appartenant donc au même Ordre que celui de Casamari, abbaye très ancienne fondée par St Bernard de Clairvaux. Il me proposa d'y fixer ma demeure. J'y ai passé des mois, heureux d'être le confesseur des Moines du monastère et des fidèles de la paroisse dépendant de l'abbaye. Mais après plus d'une année de séjour, j'ai dû la quitter, sans faute de ma part. Ce fut le commencement de la dernière époque de ma vie qui ne comptera plus que des échecs. Echecs providentiels.


Le Gouvernement nationaliste de Saïgon m'ayant refusé le visa d'entrée au Vietnam, sur l'instigation des Américains, j'ai dû chercher un logement quelconque, pas trop cher, à Rome. J'ai fait le tour des centres d'accueil pour ecclésiastiques. Partout j'ai essuyé un refus poli, mais définitif. Je crois que la raison était mon titre d'évêque. On était convaincu que j'aurais pris des libertés et donnerais un mauvais exemple aux étudiants ecclésiastiques. "Et sui eum non receperunt", ce qui veut dire : "Les siens refusent de l'accueillir".


Heureusement, un ancien délégué apostolique au Vietnam, Mgr Caprio, qui avait été mon obligé auprès du gouvernement de Saïgon alors présidé par mon frère Diêm et qui avait été l'hôte des Soeurs Franciscaines lors de ses séjours à Rome, m'indiqua ce centre d'accueil. Je sautais sur l'occasion. La supérieure, une Luxembourgeoise, m'accepta et même m'octroya une réduction sur le loyer : avec 50 000 lires mensuelles, j'avais droit à une petite chambre, à trois repas par jour. Je trouvais aussi du travail apostolique auprès du curé de la paroisse attenante : dire la Ste Messe à 11 heures, confesser les fidèles, visiter tous les mois une centaine de malades qui, éclopés, ne pouvaient se rendre à l'église. Deux fois par mois, vers 15 heures, je faisais ma tournée, portant la Ste Communion après avoir entendu leurs confessions, ceci quand ils me le demandaient.


Pour ce ministère, le curé, royalement, me donna 30 000 lires par mois. Donc, pour le service de cette paroisse assez riche, je devais trouver les 20 000 lires nécessaires pour compléter la pension mensuelle chez les soeurs. Le curé m'expliqua qu'il avait donné ce salaire à son ancien vicaire qui l'avait quitté. Je lui fis remarquer que ce vicaire, outre ce salaire, occupait gratuitement une chambre et partageait fraternellement les repas du curé. Celui-ci rétorqua qu'il avait besoin de l'ancienne chambre du vicaire pour ses hôtes et qu'il se ferait un plaisir de me recevoir à dîner aux principales festivités de l'année.


J'acceptais ces conditions assez draconiennes, car j'étais heureux de faire cet apostolat et je crois que les paroissiens étaient contents de mas services. Ils me l'ont dit plusieurs fois et j'étais persuadé d'avoir trouvé, non pas un pactole, mais une occasion d'exercer, humblement, mon apostolat sacerdotal. Après plus d'une année, un orage éclata à l'improviste. On était en pleine canicule. Rome chauffait comme un four. Après la visite de mes malades, j'étais trempé de sueur, je désirais prendre une douche. Or les soeurs n'avaient pas, chez elles, de douche, mais profitaient du dimanche pour faire un bain chaud avec l'eau de leur cuisine. J'allais donc au presbytère où se trouvait toujours de l'eau chaude pour la baignoire réservée aux vicaires. Mais le curé me l'interdit en me disant, textuellement, "que habitant chez les soeurs, je devais me baigner chez elles et non pas au presbytère". Or les soeurs n'avaient de bain que le dimanche. Excédé par le refus du curé, je lui rendis "le tablier". Ainsi finit mon premier apostolat en Italie, au plus grand déplaisir des fidèles de la paroisse et, surtout, de mes malades. Car le refus du curé était la conséquence non pas de son avarice, mais d'une certaine jalousie, constatant que mon confessionnal était fréquenté par ses paroissiens et qu'un nombre de ses philothées l'abandonnait pour m'adopter comme confesseur.


Comment prouver cela ? J'avais l'habitude d'aller à l'église pour faire ma méditation et dire mon bréviaire et, ainsi, être disponible pour mes pénitents éventuels. Autrement, pour se confesser, les gens devaient trouver le sacristain, pas toujours à l'église. Et quand il y était, il devait aller chercher le curé, qui n'était pas toujours à la cure. Tandis que moi, en permanence à l'église, le pénitent pouvait se confesser de suite et rentrer chez lui...


Pendant l'été, le curé prenait un mois de vacances et me permettait d'occuper son confessionnal. En dehors de ce mois, je devais me servir de mon confessionnal qui se trouvait près de l'entrée de l'église, tandis que celui du curé était près de l'autel majeur.


Un matin, un prêtre disait la Ste Messe. Il était au Pater. J'entendais cette messe lorsqu'une femme m'accosta et me pria d'écouter sa confession, car c'était l'anniversaire d'un de ses parents défunts. Comme le temps pressait pour la Communion, je crus plus pratique d'aller la confesser au confessionnal du curé. A peine la confession commencée, j'entendis des cris. Je me bornais à dire : "Qui que vous soyez, taisez-vous, car je suis en train de confesser."


La confession à peine terminée, en sortant je vis le curé, rouge de colère, qui me dit : "Vous n'avez pas le droit de prendre mon confessionnal". Je lui répondis : "Père, je vous expliquerai après la messe, à la sacristie". A la sacristie, je lui racontais l'histoire de cette femme qui avait besoin de se confesser pour communier à la messe qui en était au Pater. Donc, si je devais aller au fond de l'église, elle aurait perdu la communion. Le curé me riposta : "Tant pis pour elle, elle aurait dû se rendre plus tôt à l'église. De toute façon, vous n'avez pas le droit d'occuper mon confessionnal".


Je n'avais jamais vu, auparavant, un prêtre aussi peu charitable. Le Seigneur courait après la brebis égarée tandis que le pasteur de la paroisse des Coeurs de Jésus et de Marie s'en "fichait" royalement. Pour lui, la chose qui importait était la possession de son confessionnal, même s'il était absent de son église. Or, la raison de cette intransigeance était celle-ci : ses philothées, avant de confesser leurs péchés, lui rapportaient les cancans de la paroisse. En effet, quand j'étais dans ce confessionnal pendant les vacances du curé, bien des fois, ses pénitentes, croyant que le curé était dans le confessionnal, commençaient à faire leur rapport. Je les gourmandais immédiatement, leur disant que le confessionnal servait à l'aveu de ses péchés et nullement à raconter les péchés de ses prochains.


Donc, me voilà chassé de cette paroisse et, conséquemment, il me fallait trouver un autre logis, car l'hospitalité payante accordée par les Soeurs m'était utile, uniquement pour ce ministère.


Où aller maintenant ? Après avoir bien réfléchi, je me souvenais de l'invitation, faite naguère, par le Révérendissime Abbé cistercien de Casamari, localité au centre de l'Italie, à venir habiter chez lui où je pourrais faire un peu de bien, sans rien débourser, car cette abbaye très vaste ne possédait qu'une trentaine de moines pour occuper une centaine de cellules et, en plus, une trentaine de cellules pour les novices. Or, il n'y avait, alors, qu'un seul novice.


J'écrivis et l'Abbé Buttarazzi me répondit de suite, en réitérant son invitation. Je me mis en route, prenant le car Rome-Casamari, province de Frosinone et me voici hôte de ce très ancien monastère fondé au Moyen-Age par les disciples de St-Bernard de Clairvaux, abbaye dont dépendent plusieurs prieurés disséminés un peu partout en Italie. Naguère, la Congrégation cistercienne de Casamari comptait des centaines de moines, mais actuellement le nombre des moines de cette Congrégation est bien réduit. La branche la plus prospère est celle du Vietnam, avec un Abbé qui réside à Th'u-dûé, près de Saigon, dont la juridiction s'étend à deux monastères obligés de se replier en Cochinchine pour fuir l'avance communiste au Centre-Vietnam.


La Congrégation cistercienne vietnamienne a été fondée par un ancien missionnaire MEP, le Père Denis, jadis mon professeur au Petit-séminaire d'Anninch, qui a fait cette fondation faute de pouvoir convaincre les Pères Trappistes de France d'émigrer au Vietnam. C'est pourquoi, au Vietnam, les cisterciens sont communément dénommés, improprement : Trappistes, car ils ont adopté la vie pénitente des Trappistes, mais agrégés aux Cisterciens qui admettent une liberté plus grande dans l'organisation de la discipline monastique de chaque monastère.


Le monastère de Casamari, gouverné par le Très Révérend Dom Nivardo Buttarazzi possède beaucoup de biens, des centaines d'hectares de champs et de bois. La vie monastique n'est plus celle inaugurée par le grand Bernard de Clairvaux. C'est la conséquence de la prospérité matérielle qui mine les Ordres religieux. Les repas, à Casamari, sont simples, mais abondants et bien préparés. Les jours de jeûne sont très espacés. En dehors des offices principaux comme les Mâtines suivies de la Messe conventuelle, les moines ne vont à l'église abbatiale que le soir pour chanter les Complies avant d'aller au lit, et quelques minutes de recueillement après le déjeuner et le souper. Donc, pour la nourriture, j'y étais comme un coq en pâte.


Le Père Abbé me logea à la maison des hôtes, dans une chambre assez vaste. Dans cette maison, se trouvent aussi deux salons, l'un pour les visiteurs de l'Abbé, l'autre pour ceux des moines. En plus, outre les W.C., il y a la salle de bains chauds et des douches. Le linge est ramassé tous les samedis pour être lavé par les Soeurs qui s'occupent aussi de la cuisine et qui habitent dans un logis près de l'abbaye. Dans cet espace, près de l'entrée principale, se trouvent aussi la boutique où les moines vendent les liqueurs renommées de l'abbaye, produits de la distillation de diverses plantes récoltées en plusieurs contrées de l'Italie et qui sont toutes tenues comme reconstituantes. L'abbaye possède aussi un pensionnat annexé à un collège secondaire fréquenté par des fils de famille payant une pension adéquate, mais ouvert aussi aux petits postulants cisterciens qui y sont nourris et éduqués gratuitement. Nombre de familles des alentours de Casamari en profitent, mais la plupart de leurs enfants quittent le postulat, après les études secondaires. C'est pourquoi le noviciat n'avait qu'un seul novice...


L'Ordre cistercien, qui comprend plus de 10 Congrégations dans le monde, est régi par le Père Abbé Kleiner Sighard qui a le titre de Abbé-général, aidé du Père Abbé Gregorio, procureur et postulateur-général, ancien moine de Casamari, avec résidence à Rome. Un gouvernement assez mitigé, surtout après Vatican II qui a réduit les obligations monastiques au minimum, d'où la rareté des vocations. Car les vocations se dirigent vers les Ordres qui ont su rester fidèles à leur ancienne rigueur.


Le ministère que je me suis trouvé, moi-même, à Casamari, avec l'approbation tacite du R.P. Abbé, fut celui du confessionnal, d'abord pour les moines qui trouvent plus aisé de se confesser à un étranger plutôt qu'aux confesseurs avec qui ils ont vécu depuis le postulat. Le samedi et le matin avant la Grand-messe, mon confessionnal était ouvert aux paroissiens de Casamari, paroisse de quasiment 5000 âmes. J'avais donc assez de travail. Hors du temps passé dans ma cellule, je fréquentais l'église abbatiale, déserte, pour y faire la Via Crucis et adorer Notre-Seigneur dans son tabernacle, Solus cum solo, la plupart du temps. Je passais plus de 15 mois à Casamari, comme dans un paradis, mais il était écrit que ce beau temps allait, aussi, s'obscurcir et qu'une violente tempête m'attendait, à l'improviste.


M'étant absenté pour affaires personnelles à Rome, à mon retour j'aperçus de suite que quelque chose était changé. Le R.P. Abbé était absent. A peine étais-je dans ma chambre que je vis venir le prieur qui était mon pénitent le visage plein de tristesse, qui me dit que je devais, dans le plus bref délai, quitter Casamari et trouver un autre abri.


Pourquoi cette expulsion ? Le prieur me dit : "Le Père Abbé a été informé que vous auriez dénoncé au Vatican qu'une exposition de nus a été inaugurée dans la salle de la Bibliothèque de l'abbaye et l'Abbé a été réprimandé par le Révérendissime Abbé Sighard, la plus haute autorité de l'Ordre cistercien". Je me souvins alors de la lettre envoyée à l'Abbé Sighard par moi-même, sous le sceau du secret. Dans cette lettre, je priais cet Abbé de faire connaître au Vatican qu'un moine de Casamari accompagné d'un prêtre italien postulant de ce monastère, scandalisés de l'ouverture de l'exposition de nus et, surtout, du prospectus reproduisant ces nus, imprimé à l'imprimerie du monastère et envoyé, gratuitement, aux paroissiens de l'abbaye et aux visiteurs, portant sur la première page, après le nom de l'Abbé, mon nom et mes titres ecclésiastiques comme président d'honneur de cette singulière exposition, m'avaient averti de cette singulière exposition capable de provoquer l'étonnement du Vatican.


Dans ma lettre à l'Abbé Sighard, je disais que j'étais absolument ignorant de cette exposition et que personne ne m'avait demandé mon accord pour y figurer comme co-président d'honneur. Je priais donc l'Abbé de rétablir la vérité auprès du Vatican, mais de ne pas faire connaître, à Casamari, cette correspondance. L'Abbé Sighard avait eu l'indélicatesse de révéler à l'Abbé Butara77i le contenu de ma lettre. D'où la fureur de Butarazzi et sa décision de m'expulser illico de l'abbaye. Donc, aucune sanction pour les promoteurs de l'exposition scandaleuse, mais punition pour moi, prétendu dénonciateur des moines. Le Prieur m'accorda un délai d'un jour pour faire mes paquets et trouver un refuge.


Après longue réflexion, je me souvins de la sympathie de Mgr rEvêque de cette région envers moi. Je me rendis donc à l'évêché et lui demandais s'il y avait une chapelle quelconque, avec une sacristie où j'aurais pu mettre un lit pour coucher et une table pour travailler et où je m'installerais. L'Evêque me répondit qu'à une vingtaine de kilomètres de Casamari, sur une colline, se trouvait une belle église, avec presbytère, dont le curé ne faisait pas sa résidence, qu'il avertirait ce curé de sa décision de prêter ces lieux, en lui spécifiant qu'il restait toujours titulaire de la paroisse, mais qu'il me considérait comme prêtre habitué, avec permission d'habiter au presbytère vide et de dire la Messe à l'église.


Je remerciais l'évêque et louais une camionnette qui me transporta ainsi que mes affaires au presbytère de cette paroisse. Le curé fut enchanté de la décision de son évêque et il ne se réserva que les services liturgiques payants, comme baptême, mariage, funérailles, tandis que les autres services restaient mon lot : catéchisme, visite des malades, messe du Dimanche, etc.


Cette petite paroisse, appelée Arpino, ne comptait qu'une dizaine de familles possédant champs de blé et arbres fruitiers. C'était des paysans, donc pourvus de quelques bêtes de somme, d'un poulailler, d'un clapier. Gens à l'aise. Arpino possède un petit restaurant. L'église a un vieux sacristain, très sympathique. Certes, je devais subvenir à mes besoins, mais on me faisait des cadeaux : oeufs, lait, etc...


Je filais des jours heureux avec le petit troupeau dont j'étais le berger en second et je croyais que Arpino serait mon dernier séjour en ce monde. Or, le futur que la Providence divine me préparait, à pas accéléré s'avançait... Une année et quelques mois s'étaient écoulés : durant cette pause, j'avais fait connaissance avec nombre de gens et mon presbytère regorgeait de cadeaux : une cuisine toute neuve, un frigo qui conservait au frais les emplettes que je faisais toutes les semaines dans la ville, appelée aussi Arpino, distante d'une demi-heure de marche, mais cette distance se réduisait à quelques minutes quand mes paroissiens se rendaient en auto en vilie et m'invitaient à monter avec eux.


Dans cette ville, j'ai fait amitié avec des religieux et avec l'archiprêtre qui m'invitait à présider les grandes fêtes, surtout en la fête de l'Assomption de la Ste Vierge, fête religieuse suivie d'un festin copieux. Je rentrais chez moi avec, dans la poche, les honoraires de la messe pontificale. Tous les dimanches, on s'arrachait pour m'inviter à déjeuner. Ces amitiés me furent toujours fidèles. Mais l'orage s'approchait : à la veille de Noel, vers midi, alors que j'étais en train de préparer la crèche, la première crèche à Arpino... J'y tenais et avais consacré plusieurs milliers de lires à l'acquérir, car c'était une attraction unique pour mes enfants du catéchisme. Ces enfants étaient tout yeux, bouche bée autour de moi quand je leur montrais le petit Jésus, sa maman Marie, St-Joseph et, dans un coin, la caravane des rois Mages et que, se haussant sur leurs petits pieds, ils apercevaient l'Etoile miraculeuse. C'était facile de leur faire comprendre l'amour ineffable de Dieu devenu petit bébé par amour pour nous. Pas besoin de leur démontrer l'existence des anges, la bouche toute grande pour entonner le Gloria in excelsis... Ces enfants de paysans connaissaient les pâtres, semblables à leurs frères, les moutons qui composaient leurs petits troupeaux, St-Joseph tout chenu semblable à notre vieux sacristain. La crèche, invention sublime de François d'Assise, est un catéchisme vivant et à la portée des enfants. Je ne regrettais pas ma petite fortune, disparue dans l'achat de cette belle crèche, quand se présentait à moi un prêtre, que j'avais connu jadis à Ecône, en Suisse. Il me dit à brûle-pourpoint : "Excellence, la Ste Vierge m'envoie pour vous amener, de suite, au fond de l'Espagne pour un service à lui rendre. Mon auto vous attend à la porte du presbytère et nous partirons de suite pour être rendus là-bas à Noel."


Eberlué par cette invitation, je lui dis : "Si c'est un service demandé par la Ste Vierge, je suis prêt à vous suivre au bout du monde, mais il me faut prévenir le curé pour la Messe de Noel et préparer ma petite valise. Entre temps, comme il est près de midi, allez au restaurant du village et mettez-vous quelque chose sous la dent". Il me répondit : "Nous sommes trois dans l'auto et nous n'avons plus un sou dans nos poches, même pour payer une tasse de café". Je lui rétorquai : "Allez-y tous les trois, je paierai votre déjeuner". Déjeuner qui m'a coûté 3 000 lires.



Pour se rendre à Palmar de Troya, j'ai dépensé 50 000 lires en frais d'essence et de nourriture. Tandis qu'ils mangeaient et que je grignotais un bout de pain, j'ai convoqué le sacristain, lui demandant d'avertir le curé pour la Messe de Noel, lui disant que j'allais de suite en France pour affaire urgente de famille et que je rentrerai immédiatement dans deux semaines….